L'écrit est-il jamais neutre?

    Ces liens étroits qui se tissent entre réalité et fiction posent clairement la question de la fonction sociale de l'écriture en général, et celle de l'écrivaine en particulier. Chrystine Brouillet se donne-t-elle une mission en écrivant ses romans? « Je ne fais pas des livres pour livrer des messages, mais dans le cas du roman pour la jeunesse par exemple, j'écris pour que les enfants puissent à la fois s'offrir une distraction et développer le goût de la lecture. Il est évident également que je me sens responsable du contenu des textes : je ne peux pas dire aux enfants : essayez le crack, c'est amusant ; pas plus que je ne peux leur dire à quel âge ils doivent avoir des relations sexuelles. Je peux leur dire par contre : si vous le faites, mettez un condom ! On a la chance d'être crédibles auprès des jeunes lecteurs, on a donc une responsabilité et on ne peut pas affirmer des choses sans tenir compte des conséquences possibles. »

    Ce qui constitue une responsabilité quand on s'adresse aux jeunes se nomme différemment lorsqu'il est question de romans pour adultes, mais sa vision de la fonction sociale de l'écriture reste similaire: « D'une manière, la littérature est quelque chose de tout à fait égoïste et orgueilleux. On écrit toujours dans le doute, et je ne suis jamais assurée que ce que je fais est bon, jamais. Mais j'ai quand même assez d'orgueil pour le faire, et pour présenter mes manuscrits à mes éditeurs. Je trouve que je reçois beaucoup, je gagne ma vie comme ça, je suis chanceuse, privilégiée dans l'écriture. Mais d'autre part, il faut aussi rendre service, faire quelque chose d'utile. Moi, je raconte des histoires, ça fait oublier leur quotidien aux gens qui les lisent. Mais à côté de ça, il est possible d'aller un peu plus loin. Je me dis oui, si C'est pour mieux t'aimer, mon enfant sert, avec l'astuce du mot de passe, à ce qu'un enfant ne se fasse pas attraper, ça aura toujours bien servi à ça. C'est mon côté Mère Teresa ! »

Peut-on ne pas être féministe?

    Si les romans policiers lui permettent d'éveiller l'attention sur la sécurité des individus, la fonction sociale est tout aussi présente dans la trilogie Marie LaFlamme, où Chrystine Brouillet avait clairement le projet de « revisiter » l'histoire d'un point de vue de femme. « On a si peu d'héroïnes, il semble que nous n'ayons gardé aucune trace de ces femmes-là. Pourquoi? Parce que ce sont des hommes qui ont écrit l'histoire. Moi, je ne trouve pas ça correct, je tiens en quelque sorte à rétablir un certain équilibre. Je ne dis pas que les filles sont mieux que les garçons, jamais, mais je trouve qu'il faut que les femmes prennent leur place entière dans l'histoire, dans la littérature, dans le monde. Il y a encore un travail énorme à faire. Il de s'agit pas de dénoncer, mais de rétablir, d'ancrer des choses. »

    Dans la trilogie, la position est très claire : l'héroïne est persécutée parce qu'elle est une femme. C'est toute la mémoire des sorcières que tente de réhabiliter Chrystine Brouillet: « Je trouvais ça épouvantable qu'on ait brûlé tant de femmes sans que finalement ça ne dérange grand monde. Des femmes ont été brûlées par milliers, sans procès. Il y a eu des bûchers de 400 personnes en même temps. C'était de la folie, et on se demande pourquoi on a été capable d'étouffer ça, pourquoi on n'en a pas parlé davantage, pourquoi ce n'est pas resté dans la mémoire des gens plus que ça. On parle de l'Inquisition, sans plus. Et on pense que les gens qui ont été brûlés l'ont été à cause de la sorcellerie. Mais on accusait les femmes de rien du tout. »

    On peut quand même lire en filigrane des aventures de Marie une histoire du rapport des femmes au savoir. Sa mère, Anne LaFlamme, guérisseuse et sage-femme, est tuée parce qu'elle a voulu accéder à la connaissance, et que les autorités se sont liguées pour l'en empêcher. Mais selon Chrystine Brouillet, « au début, ce sont des femmes intelligentes et savantes qui succombaient, mais après, c'est la première venue qui y passait. Les hommes ont été exécutés parce qu'ils dérangeaient, mais les exécutions des femmes étaient beaucoup moins ciblées, beaucoup plus généralisées, et dépassaient souvent la question du rapport à la connaissance ».

    Féministe, Chrystine Brouillet ? « Absolument. Je ne peux pas imaginer qu'une femme ne soit pas féministe. Si elle n'est pas féministe, c'est parce qu'elle n'a pas été informée que ça existe, qu'elle ne sait pas qu'elle peut l'être, qu'elle ne connaît pas le mot, ou que ça lui est interdit. Être féministe, pour moi, c'est vouloir avoir les mêmes droits que les hommes. Y a-t-il une femme qui a envie d'en avoir moins ? Jamais. Si je suis féministe ? C'est comme si on me demandait si je suis une femme ! »

    De ses deux personnages les plus connus, Marie LaFlamme et Maud Graham, Chrystine Brouillet dit la même chose : elles sont résolument féministes. « Je ne peux pas penser autrement. C'est comme si on me demandait si je peux écrire des romans racistes ! » De là à savoir si les valeurs féministes en filigrane de ses romans constituent une des clés de son succès, il y a un pas que l'auteure n'est pas prête à franchir.

    Selon elle, c'est parce qu'elle raconte des histoires, de la fiction, que ses romans connaissent le succès, pas à cause des idées qu'ils véhiculent. Il reste que les listes de best-sellers au Québec depuis une dizaine d'années dénotent une présence accrue des signatures féminines, et qu'il semble que parmi les esquisses de recette pour y figurer, le fait d'être une femme, de mettre en scène une protagoniste féminine et de susciter l'intérêt spécifique du lectorat féminin compte pour beaucoup.

    À lire les romans de Chrystine Brouillet, on constate rapidement que l'auteure entretient des rapports particuliers avec ses héroïnes. Marie LaFlamme a habité l'auteure le temps des trois tomes de la trilogie historique, alors que Maud Graham hante ses romans depuis si longtemps qu'elle est presque devenue une amie. « C'est elle qui m'influence, et non l'inverse, et lorsque je la mets en scène, c'est moi qui suis obligée de devenir comme elle. Alors que les nouveaux personnages me laissent une marge de manœuvre, parce que je les connais moins et réciproquement, les personnages bien installés font un peu ce qu'ils veulent. Marie LaFlamme, ça allait encore ; comme elle était plus jeune que moi, j'avais un certain ascendant sur elle. Mais sa mère, Anne LaFlamme, si elle n'était pas morte si rapidement, aurait certainement fait des choses qui n'étaient pas prévues. Et Maud Graham, c'est une amie plus vieille que moi, une grande sœur qui m'énerve parfois. Son histoire d'amour avec Yves, par exemple, je trouvais qu'il était temps que ça finisse ! »

                                                                                                Chantal Savoie, Automne 1997

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