LETTRE DE SANDRA BOUDREAU | Entre les lignes de la violence à l’école

17 février 2026

Sandra Boudreau

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9 h 18. Camille n’avait rien vu venir. Rien. Oui, Joshua avait souvent la bougeotte. Oui, ses sautes d’humeur faisaient partie du quotidien. Mais de là à se lever d’un bond, à traverser la classe et à frapper Logan au visage de toutes ses forces… non ! Elle ne l’avait pas anticipé.

Le bruit sec de la claque avait suspendu le temps. Les élèves, figés, regardaient Joshua avec le même air pantois que leur enseignante. Et que dire de Logan, dont la joue rosissait à vue d’œil ! Camille sentit le sol se dérober sous ses pieds. L’appel qu’elle devrait faire à la maman lui traversa l’esprit comme une gifle de plus. Comment expliquer ça ? Assurément, elle serait pointée du doigt !

Joshua, lui, n’en était pas resté là. La colère avait débordé, incontrôlable. Il lançait ses effets personnels aux quatre coins de la classe. Crayons, cahiers, boîte à lunch et même une chaise : une pluie d’objets fracassait le silence lourd des élèves, tassés près de la porte. Camille devait agir. La sécurité avant tout.

Le protocole lui revenait en mémoire : sortir les élèves, prévenir la technicienne en éducation spécialisée (TES) immédiatement. Puis la culpabilité. Elle avait pourtant validé l’humeur de Joshua ce matin, comme le dictait le plan d’intervention. Qu’aurait-elle pu faire de plus ?

Il faut dire que Noah avait monopolisé son attention. Il avait perdu ses mitaines. Pour un enfant vivant avec un TSA, ce genre de détail pouvait faire chavirer toute une journée. Il s’était réfugié sous son bureau, émettant des bruits d’oiseaux en continu. En début d’année, la psychoéducatrice était venue expliquer aux enfants qu’ils ne devaient pas réagir. Ils faisaient de leur mieux, mais ce n’était pas toujours simple.

Tout tournait trop vite dans la tête de l’enseignante. Son cœur battait si fort qu’elle peinait à entendre ce qui se disait autour d’elle. Il fallait intervenir avant que la situation ne dégénère davantage. Elle le savait, mais avait énormément de difficulté à rassembler ses idées et à bouger.

Lors d’un appel précédent, la mère de Joshua lui avait confié que ce genre de crise survenait aussi à la maison, surtout quand il n’arrivait pas à mettre des mots sur ce qu’il ressentait. La dynamique familiale était fragile. La jeune enseignante s’efforçait de maintenir un lien de proximité avec la mère, même si cela débordait largement de ses heures de travail.

Camille n’avait pas d’autre choix que d’installer son groupe dans le corridor, le local étant indisponible pour le moment. Comme cela se produisait souvent, elle avait prévu un bac à cet effet. L’enseignement en souffrait, car les interruptions s’accumulaient. Mais elle avait fini par accepter une chose : la sécurité devait toujours primer.

Caro, la TES nouvellement engagée, avait pris la situation en main. Une vraie chance que ses services n’étaient pas déjà réquisitionnés ! La directrice adjointe était arrivée en renfort et elles avaient réussi à faire sortir Joshua de la classe et à l’amener au local d’apaisement. Le groupe pouvait enfin réintégrer la classe et faire un ménage rapide avant de filer au cours de musique. L’évaluation de français devrait attendre !

Camille avait toujours voulu être enseignante. Un rêve d’enfance, un métier choisi avec le cœur. Pourtant, après seulement cinq ans de carrière, le doute s’était installé et venait la tarauder de façon insidieuse.

Les maux de tête, la difficulté à se concentrer, la fatigue ne la quittaient plus… Elle savait que plusieurs mesures avaient été mises en place pour l’aider. Elle était consciente que ce n’était pas ainsi partout et en était reconnaissante. Elle se sentait si épuisée émotionnellement, comment cela avait-il pu se produire ? Était-ce de l’usure de compassion ?

Le lendemain matin, elle comprenait qu’une boule lui serrait la gorge en marchant vers l’école. Même le café, habituellement réconfortant, passait mal.

Elle pensait réussir à tenir le coup jusqu’à la fin de la journée. Mais peu après l’heure du dîner, le père de Joshua faisait irruption au secrétariat. Fortement intoxiqué par l’alcool et complètement enragé, il exigeait ni plus ni moins de parler à l’enseignante… sur-le-champ ! C’était la goutte de trop.

Cette histoire s’inspire de faits relatés à travers les 9933 cas de violence déclarés par nos membres en près de deux ans. La violence installe une hypervigilance sourde et dangereuse pour la santé. La CNESST reconnaît d’ailleurs qu’une lésion peut survenir même lorsque nous ne sommes que témoins. Poursuivons nos efforts pour contrer la violence dans le milieu scolaire.