10 avril 2026
J’aime bien l’image des montagnes russes pour illustrer les hauts et les bas que nous vivons dans la vie en général, mais particulièrement au travail. Il y a des moments où nous arrivons reposés, animés des meilleures intentions, convaincus que cette journée sera celle où nous changerons le monde et réglerons enfin les problèmes de fond. Pourtant, quelques heures plus tard, la réalité du quotidien refait surface et nous force à reconnaître qu’il faudra encore faire preuve de beaucoup de patience et d’engagement avant de voir des changements concrets et durables. Et, dans ces instants de découragement, la fougue peut reprendre le dessus et nous donner envie de livrer bataille.
Bien que cette comparaison puisse s’appliquer à plusieurs domaines professionnels, il est ici, évidemment, question du milieu scolaire. La période actuelle est difficile et particulièrement éprouvante. Les obstacles se multiplient et nous avons l’impression de devoir défendre le fort sur tous les fronts à la fois. La violence est omniprésente, la surcharge administrative non essentielle éteint peu à peu la flamme, le manque de reconnaissance professionnelle alimente le découragement et, pour couronner le tout, l’hiver semble interminable. Il n’est donc pas étonnant que le moral soit à plat. Dans de tels contextes, nous devenons plus vulnérables, plus ouverts à des solutions radicales et particulièrement sensibles aux appels à l’action musclés.
Parmi les nombreux irritants qui nuisent au bien-être au travail et à l’expression du plein potentiel, la vétusté de nombreux établissements que vous fréquentez quotidiennement occupe une place importante. Ces environnements décrépits peuvent porter atteinte à votre santé et à votre sécurité. Ils ne favorisent ni les apprentissages, ni l’épanouissement professionnel, ni la paix d’esprit. La dégradation des bâtiments aggrave les conditions de travail et accentue le sentiment d’insécurité. Le plus préoccupant, c’est que malgré la documentation, les dénonciations et les nombreuses requêtes d’amélioration, les changements tardent à se concrétiser. Ces démarches deviennent alors un maigre pansement sur une plaie béante.
Même lorsqu’un local est enfin réparé ou nettoyé, une nouvelle crise peut rapidement tout anéantir. Lorsqu’on laisse une fissure s’agrandir pendant des années, on ouvre la porte à la moisissure et à la vermine. Pourquoi en est-on arrivé là ? Par manque de ressources financières ? Parce que les employeurs responsables de l’entretien des bâtiments ont manqué à leur devoir ? Ou parce que, aujourd’hui, la négligence de nos dirigeants a fait en sorte que la situation est devenue si grave que les correctifs nécessaires coûtent trop cher pour être réalisés ? C’est à ce moment que l’adrénaline des montagnes russes embarque.
L’impuissance face au manque de solutions, à la lenteur des actions et à la dégradation des lieux nourrit le désir de crier haut et fort l’ampleur du problème et de l’exposer publiquement. Au Québec, on le sait : pour faire pression sur les décideurs et ainsi accélérer les choses, les médias demeurent un puissant levier. Il est frappant de constater comment certaines situations semblent se régler soudainement lorsqu’elles font la une ou qu’elles sont abordées dans une enquête télévisée. Quelle coïncidence ! À cela s’ajoutent les mouvements de dénonciation sur les réseaux sociaux. Lorsqu’on est à bout de travailler dans un environnement qui se détériore année après année, il devient tentant de se joindre à une vague de dénonciations initiée par des collègues, en photographiant son milieu de travail et en diffusant ces images en ligne.
Voir que d’autres le font pour démontrer l’ampleur de la décrépitude est effectivement mobilisant et incite à poser le même geste. L’intérêt manifesté par des personnalités publiques, comme Ricardo, pour le milieu scolaire renforce également cet élan. Lorsqu’il affirme que prendre soin des écoles et des personnes qui y œuvrent est une responsabilité collective, et qu’il documente la vétusté des établissements afin d’exposer l’urgence d’agir, cela trouve un écho particulier chez celles et ceux qui en vivent les conséquences au quotidien. D’autant plus lorsqu’il aborde la question du fameux devoir de loyauté, souvent perçu comme un frein à la prise de parole du personnel scolaire.
Après avoir effectué les vérifications nécessaires auprès d’instances comme le Tribunal administratif du Travail (TAT), Ricardo soutient que le devoir de loyauté cesse lorsqu’un enjeu devient de nature publique. Travailler dans des lieux insalubres ou dangereux représenterait donc une situation d’intérêt public, ce qui donnerait au personnel le droit de s’exprimer et d’en fournir des preuves, sans craindre de représailles. Ce principe est effectivement fondé. Toutefois, en aucune circonstance une personne représentante syndicale ne recommanderait à un membre d’agir de cette façon. La réalité est que, même lorsqu’un enjeu relève de l’intérêt public, il est impossible de prévoir la réaction de l’employeur lorsqu’un employé dénonce publiquement une situation, notamment par la diffusion de photos, sur les réseaux sociaux.
Trop souvent, des démarches sont entreprises par l’employeur pour identifier les personnes impliquées. Dans l’éventualité d’un congédiement, le long processus de contestation représente une période sans revenu, souvent pénible et financièrement éprouvante, même si l’employé finissait par obtenir gain de cause.
C’est pourquoi les syndicats encouragent la dénonciation de la vétusté des milieux de travail, mais avec prudence. Il est essentiel de démontrer que certaines situations sont inacceptables et d’intérêt public, mais il faut le faire de manière stratégique et bien encadrée afin d’éviter des mesures disciplinaires. Plutôt que de publier des photos sur vos réseaux sociaux personnels, il est préférable de déclarer les situations à l’employeur, en les documentant, et de transmettre toutes ces informations à vos représentants syndicaux. Ceux-ci pourront, ensuite, s’en servir pour revendiquer des améliorations concrètes, preuves à l’appui, et ce, en utilisant tous les leviers légaux disponibles tout en protégeant vos droits.
Soyez prudents et canalisez l’adrénaline de votre montagne russe au bon endroit : faites plutôt parvenir vos photos d’établissements vétustes à votre organisation syndicale et contribuez ainsi, collectivement et en toute sécurité, à l’avancement du dossier.
Geneviève Bourbeau
Coordonnatrice